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CINE FIL: Le Double au cinéma


Le double est cette nouvelle figure expressive des troubles de l'âme valorisée par la littérature romantique, puis par le genre littéraire fantastique qui en a prolongé l’invention dans le courant du 19ème siècle. L'art du cinéma repose à nouveaux frais le conflit symbolique entre la raison et la déraison, entre le même et l’autre. D’un côté, le cinéma valorise l'objectivité documentaire du monde. De l’autre, il institue la doublure fantasmagorique de ce même monde. Comme le pense Florence Bernard de Courville, de part et d’autre de ces deux pôles réside un écart créateur qui détermine une partie significative de la production cinématographique, allant jusqu’à déborder le seul genre fantastique. Dans la continuité des animations sur la frontière et les genres, le double est une nouvelle entrée proposée par l’équipe vidéo de la Médiathèque Edouard Glissant afin de questionner les images et les logiques qui ne cessent pas de nous diviser. 

1/ Identités masculines troublées

Là où le genre humain travaille à symboliser sa propre existence, le double représente la part maudite de ce travail de symbolisation, sa part littéralement diabolique. Et, longtemps, le diable fut un homme. Dans un registre classique, certains films parmi les plus connus d’Alfred Hitchcock (L’Inconnu du nord-express en 1951, Le Faux coupable en 1956, La Mort aux trousses en 1959, et Frenzy en 1972) montrent comment une trajectoire masculine connaît une série d’infléchissements, de bifurcations et de dédoublements vertigineux. Influencés par Hitchcock, Profession reporter (1975) de Michelangelo Antonioni et M. Klein (1976) de Joseph Losey approfondissent sur un versant plus moderne et politique la logique visant le troublant tremblement des identités masculines perdues dans le labyrinthe de leur subjectivité tourmentée.

2/ Troublantes dualités féminines

Si les personnages victimes du diabolisme du double sont souvent masculins, il ne faut pourtant pas oublier la puissance des films attachés à représenter des personnages féminins en proie à la pente de l’éclatement psychique, et dont le modèle littéraire serait à chercher du côté du personnage d’Alice créé par Lewis Carroll. Deux chefs-d’œuvre sont à signaler d’emblée : Sueurs froides (1958) d’Alfred Hitchcock et Persona (1966) d’Ingmar Bergman. Deux films qui hantent la plupart des films consacrés à des femmes divisées à l’intérieur d’elles-mêmes : Céline et Julie vont en bateau (1973) de Jacques Rivette, Cet obscur objet du désir (1977) de Luis Buñuel, La Double vie de Véronique (1991) de Krzystof Kieslowski, et bien évidemment Mulholland Drive (2001) de David Lynch. Tantôt une femme joue deux rôles différents (comme chez Hitchcock), tantôt deux actrices jouent un même personnage (comme chez Buñuel), tantôt deux femmes sont happées par un même et tragique devenir fusionnel (comme chez Lynch).

3/ Doubles comiques, doublures tragiques

Nous ne pouvons omettre de mentionner les grands acteurs burlesques du cinéma comique qui avaient déjà manifesté la terrible et loufoque dualité des identités, si ce n’est des corps. Ici, c’est le comique qui vient doubler et troubler le tragique de nos existences. Citons Charlie Chaplin avec Le Dictateur (1940), Peter Sellers avec Docteur Folamour (1965) de Stanley Kubrick, Jerry Lewis, l’héritier de Chaplin, avec notamment Docteur Jerry et Mister Love (1963) et Les Tontons farceurs (1965) qu’il a lui-même réalisés.  


4/ Mondes labyrinthiques

Plus que les individus, ce sont les mondes qui peuvent aussi subir l’expérience vacillante des oscillations spatio-temporelles de la doublure. C’est l’Amérique moyenne dupliquée à l’identique, mais vidée de toute vie affective, par l’invisible et duplice envahisseur extraterrestre dans L’Invasion des profanateurs de sépultures (1955) de Don Siegel, comme dans Invasion Los Angeles (1987) de John Carpenter. Ce sont les mondes réels où l’actuel et virtuel se scindent et se (dé)doublent l’un l’autre jusqu’à l’indistinction, comme dans Hiroshima mon amour (1959) d’Alain Resnais, Shining (1980) de Stanley Kubrick, la série des Matrix des frères Wachowski. Certains films de David Cronenberg, tels Videodrome (1982), Le Festin Nu (1991), et eXistenZ (1999), ou de David Lynch, comme Twin Peaks (1992) et INLAND EMPIRE (2006), proposent les labyrinthes les plus passionnants du cinéma contemporain. Enfin, on devra mentionner l’œuvre du cinéaste iranien Abbas Kiarostami qui a souvent joué à semer dans ses films le trouble dans le partage habituel entre fiction et documentaire. Quel est le double de l’autre, son reflet en miroir ? Le documentaire ou la fiction ? C’est la question labyrinthique et interminable de son cinéma, et peut-être de tout le cinéma.